La piétonisation, meilleure ennemie du commerce ? Une accusation entendable mais fausse, qui empêche de penser d’autres causes, et surtout d’autres solutions !
On remarque plus facilement un panneau « tout doit disparaître » ou une enseigne « local à céder » qu’une vitrine garnie et un magasin rempli. La vacance commerciale se voit, inquiète et interroge.
À Grenoble, 12 % des locaux commerciaux sont vacants. Ces chiffres sont légèrement plus élevés que la moyenne nationale. Pour certain-es le coupable est tout trouvé : les mesures pour diminuer la place de la voiture en ville. “Je rencontre des commerçant-es et des habitant-es qui se font beaucoup de soucis pour le centre-ville, qui angoissent en voyant les magasins qui ferment et qui l’associent au changement le plus visible : la piétonisation et la suppression de places de parking”, témoigne Marion Carroz, conseillère municipale déléguée à la Vitalité commerce.
Alors, est-ce que la piétonisation et la suppression de places de parking sont néfastes pour le commerce ? On verra que la réponse est claire et on ira chercher les vrais coupables, étude chiffrée par étude chiffrée.

Les vraies conséquences de la piétonisation en centre-ville
Un centre-ville piéton, c’est souvent un centre-ville plus agréable. On a envie d’y passer du temps, de flâner. Et donc, les occasions de visiter une boutique ou de se poser en terrasse se multiplient.
Les chiffres d’affaires des commerces avant et après les projets de piétonisation en témoignent :
- À Lille, la fréquentation du centre-ville a augmenté de 15 % après la piétonisation du centre-ville.
- À Madrid, les commerçant-es avaient déploré une perte de chiffre d’affaires de 15 % suite à l’instauration de zones piétonnes. L’analyse des données réelles un an plus tard montrait en fait une hausse de 8,6 % du chiffre d’affaires du quartier.
- Les études menées ces dernières années en Espagne, aux États-Unis, au Canada montrent un effet largement positif de la piétonisation pour le commerce.
D’ailleurs, ce sont des commerçant-es qui ont été les pionnier-es de la piétonisation !
En 1962, les commerçant-es de Metz ont demandé à la mairie de piétonniser plusieurs rues du centre-ville à l’approche des fêtes de Noël. La congestion automobile gênait le commerce. Les commerçant-es voulaient que les client-es soient encouragé-es à flâner devant les vitrines et à pousser la porte de nouveaux commerces.
Et à Grenoble alors ?

Après avoir enregistré une baisse spectaculaire au moment du covid, la fréquentation du centre-ville de Grenoble est de nouveau en hausse globale. Une preuve que la piétonisation ne nuit pas à la fréquentation, au contraire, et qu’il continue à y avoir du monde en centre-ville. D’ailleurs, si vous regardez bien, vous verrez que les chutes de fréquentation ont lieu en août, au moment où il fait le plus chaud.
Alors pourquoi voit-on les politiques de piétonisation actuelles comme des freins au commerce ?

Des automobilistes surestimés, à Grenoble comme ailleurs
À Nancy en 2021, des commerçant-es ont été interrogé-es sur le nombre de client-es qui venaient en voiture.
Leur estimation : 77 % des client-es.
Le chiffre réel, mesuré par un bureau d’étude était de 35 % soit deux fois moins. Les commerçant-es nancéiens estimaient aussi que les piéton-nes et cyclistes représentaient 11 % et 1 % de leur clientèle. Ces chiffres étaient en fait de 39 % et 13 %.
Ce décalage est plutôt normal. Lorsqu’on a rencontré une difficulté, comme mettre du temps à se garer, on a davantage tendance à le mentionner. Quand tout s’est passé sur des roulettes, on ne dit rien. D’où le biais des commerçant-es qui entendent plusieurs fois par jour des client-es se plaindre de difficultés de stationnement. Alors que personne ne dit “Je suis venu en tram c’était cool ! «

Les client-es à pied ou en vélo consomment aussi
C’est l’autre idée reçue : on consommerait moins en venant à vélo ou à pied qu’en voiture.
Or, il ressort des études que les client-es venant à pied, en vélo ou en transports en commun sont plus nombreux (84 % – voir ici des réponses détaillées pour Rouen ou Lille), mais aussi que le montant de leurs achats est parfois plus élevé ! À Bordeaux, une étude a par exemple montré que les personnes venant en vélo dépensaient en moyenne 12 % de plus dans les commerces du centre-ville que les consommateur-trices qui viennent en voiture.
“L’idée n’est pas d’opposer les consommateur-trices. On est tous-tes amené-es à être à un moment ou à un autre et selon nos contraintes, piéton, cycliste, automobiliste. En revanche, il faut questionner l’idée reçue selon laquelle venir à pied ou en vélo impliquerait de faire moins d’achats.”, précise Marion Carroz.
Maintenant qu’on a rappelé tout ça, on peut s’atteler à LA question :
Si les politiques de piétonisation et d’apaisement du centre-ville sont si bonnes pour le commerce, pourquoi on voit tant de rideaux baissés dans les rues de Grenoble ?
Sur ce sujet, il semble qu’il n’y ait pas un coupable, mais une série de changements récents et moins récents qui, cumulés, pèsent sur le commerce local.
Une baisse de pouvoir d’achat, à Grenoble comme ailleurs
En 1962, le pouvoir d’achat des Français augmentait de 10,4 %. Depuis, cette hausse n’a cessé de ralentir, jusqu’à devenir négative.
Dans le même temps, la part du budget consacrée au logement et aux transports, des dépenses sur lesquelles on a peu de marges de manœuvre, n’a cessé d’augmenter. Réponse logique, la part des dépenses choisies a, elle, diminué. Celle consacrée à l’habillement et aux chaussures a, par exemple, été divisée par plus de 4.
Résultat : les Français-es ont aujourd’hui moins d’argent disponible pour consommer en centre-ville.
La hausse du commerce en ligne
Quelques chiffres pour donner une idée du phénomène : en moyenne, les français-es réalisent 62 achats en ligne par an, pour un montant moyen de 68 euros et un total annuel de 4216 euros. 20 % des livres achetés en France sont aujourd’hui vendus par le seul Amazon.
Côté mode, les derniers chiffres de l’Ademe sur les nouvelles pratiques nous éclairent encore. Près de 42 % des consommateur-trices se tournent vers des plateformes de seconde main comme Vinted. 24 % achètent sur des sites d’ultra-fast fashion (Shein, Temu, Asos).
Ce trafic en ligne, ce sont des achats qui n’auront pas lieu dans les boutiques traditionnelles, ce qui impacte désormais des groupes entiers.
La disparition à l’échelle nationale de grandes enseignes
C’est un problème qui a pris de l’ampleur ces dernières années. Des marques normalement prisées des centres-ville ferment à la chaîne. Or, ces marques occupent souvent des surfaces conséquentes, auxquelles peu de commerçant-es ont les moyens d’accéder. Il est donc souvent difficile de leur trouver un-e repreneur-se.
Ces dernières années, à Grenoble, on peut citer Habitat, Minelli, Camaïeu, San Marina, Casa, victimes de liquidation judiciaire, ou encore des enseignes comme Maison du Monde, qui ont restructuré leur activité et ont choisi de rester dans des zones commerciales. Et ça nous emmène au point suivant.
La ruée vers le centre commercial
Bon, il faut le préciser, à l’échelle nationale, les centres commerciaux sont eux aussi largement concernés par la vacance commerciale. Elle s’y élève à 16,8% en 2025. Ils restent toutefois une force d’attraction pour des commerces qui y trouvent des locaux moins chers et une facilité d’accès.
Ces dernières années, plusieurs commerces ont donc quitté le centre-ville pour rejoindre des pôles commerciaux situés en périphérie ou dans d’autres villes.
Récemment rénovés ou flambants neufs, des centres commerciaux de l’agglomération grenobloise ont bénéficié :
- d’un effet d’attraction lié à leur ouverture ;
- d’une stratégie qui consiste à concentrer dans un espace entièrement marchable (la preuve que ça plait 😉 commerces, restauration et loisirs ;
- d’une proximité avec le centre-ville grenoblois et d’une très bonne desserte par les transports en communs (ce qui n’est pas majoritairement le cas des centres commerciaux, normalement situés en deuxième couronne et souvent mal desservis !), qui leur ont permis d’attirer une partie de la clientèle qui se rend normalement en vélo ou en transports en commun dans le centre-ville.
Voilà les faits qui guident notre compréhension du sujet. On ne reviendra donc pas sur la piétonisation des rues du centre-ville. Ses bénéfices pour l’attractivité commerciale sont largement documentés. Reste à inventer de nouveaux moyens d’attirer les visiteur-ses dans le centre-ville et vers nos commerces. Un sujet sur lequel on est impliqué-es et dont on vous reparlera dans un prochain article !

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