Sécurité sociale de l’alimentation à Grenoble : de quoi alimenter le débat ?

En 2025, la Ville de Grenoble a mis sur pied une expérimentation de sécurité sociale de l’alimentation. Une tentative d’étendre le champ de la solidarité, qui grandit lentement mais sûrement. 

Comme de nombreux sujets abordés sur ce site, le sujet est loin de faire consensus. Le projet de sécurité sociale de l’alimentation lancé par la Ville en juin 2025 est torpillé par la droite comme par LFI. Peu de bénéficiaires et coûts d’expérimentation importants : voilà les deux critiques qu’on entend régulièrement. 

Un article, donc, pour revenir aux bases et expliquer pourquoi ça prend du temps de mener ce projet dont on est très fier-es et qui consiste, ni plus ni moins, à reprendre collectivement le pouvoir sur notre alimentation.  

La sécurité sociale de l’alimentation, c’est quoi ?

La SSA consiste à cotiser selon ses moyens, et manger selon ses besoins. Le tout dans un système qui paye mieux les producteurs et favorise les produits de qualité et bio. 

À ceux qui taxent l’idée d’utopiste, on peut répondre que le même principe guide la Sécurité sociale. Malgré de fréquents coups de canifs libéraux, cette avancée majeure permet encore à notre pays d’avoir l’un des meilleurs systèmes de santé au monde. En France, on n’a pas besoin d’hypothéquer sa maison pour se faire opérer en urgence. On peut se faire soigner même en étant au chômage. Tout ça parce que tout le monde adhère à la même caisse, qui mutualise ressources et dépenses et permet de piocher dedans selon nos besoins réels. 

Si on pousse cette logique, on devrait tous pouvoir avoir accès à une alimentation qui nous permet d’être en bonne santé, quel que soit notre pouvoir d’achat. 

Une caisse commune à Grenoble 

Cette fameuse caisse alimentaire, on l’a donc créée en juin 2025 à Grenoble. Son petit nom : la DALLE, pour “Droit à l’Alimentation LocaLe et Éthique”. 

Elle est le fruit de plusieurs années de préparation, conduites sur le mandat précédent, qui ont permis de mettre sur pied un modèle économique. Un consortium de sept structures de l’économie sociale et solidaire porte donc le projet, juridiquement adossé à l’Union des mutuelles de France Savoie (UMF73). Le 24 mars 2025, le conseil municipal a voté une subvention de 229 472 € pour lancer l’expérimentation, dans le cadre d’une convention d’objectifs de trois ans. La caisse est aussi abondée par les cotisations des habitant·es et par des financements privés.

De premiers contributeurs 

60 contributeur-ices, premiers testeurs du dispositif y ont adhéré et ont commencé dès l’été 2025, à utiliser leurs allocations (100 € à 200€ selon la composition du foyer) dans 9 points de ventes pré-conventionnés proposant des produits de qualité : Episol, Au Local, Le Pain des Cairns, Biocoop Malherbe et Champollion, marché Europole, dont 2 lieux de restauration solidaires : le Bar Radis et la Pyrogue.

À la fin de l’année, la Caisse s’est ouverte à des foyers supplémentaires. L’objectif est de consolider le modèle économique et ensuite d’élargir le dispositif.

Le droit à l’expérimentation

En France, les inégalités se lisent dans l’assiette : les cadres consomment 50 % de fruits et 24 % de légumes de plus que les ouvriers. Côté santé, la mauvaise alimentation coûte 12,3 milliards d’euros par an en dépenses de soins.Près d’un Français sur trois ne mange pas à sa faim, 16 % (CREDOC, juillet 2025) Et 32 % de la population, dont 58 % des 18-24 ans, est en insécurité alimentaire. 

Dans ce contexte critique, pourquoi investir dans une expérimentation en complément de  l’aide alimentaire directe qui existe ? La réponse tient dans un choix politique, que résume Amandine Germain, adjointe au maire déléguée à la Santé, à l’Alimentation et à la Restauration collective :

« La responsabilité des grandes villes, c’est de faire progresser ce qui existe, d’investir pour mettre en place des modèles qui pourraient être répliqués ailleurs, c’est pourquoi on revendique le droit d’expérimenter. Demain, la sécurité sociale en France devait s’élargir à l’alimentation, c’est une question de justice sociale et de santé publique ! »

Un pari politique, et un plaidoyer national

C’est assumé : une expérimentation ne produit pas de résultats immédiats. On teste, on évalue, on ajuste. Le comité scientifique mesure les effets réels sur les pratiques alimentaires, la précarité et les filières locales, comme le prévoyait d’ailleurs une proposition de loi examinée en 2025, visant à expérimenter la sécurité sociale de l’alimentation sur cinq ans, dans une trentaine de territoires, avec une “carte vitale de l’alimentation” créditée d’environ 150 € par mois.

Ce qui se joue à Grenoble dépasse en effet le périmètre communal. Le collectif national pour la SSA, né en 2019, fédère des dizaines d’initiatives : Montpellier a lancé sa caisse alimentaire commune dès février 2023 (environ 400 adhérent-es) et Bordeaux, Lyon, Rennes, Nantes ou encore Cadenet avancent sur leurs propres modèles.

La Ville entend être de celles qui feront la démonstration et revendique un rôle de laboratoire et de plaidoyer. 

Pour la suite

La Ville continue d’accompagner la DALLE et le collectif d’acteurs de l’économie sociale et solidaire qui la portent. L’objectif est que l’aide publique soit dégressive, à mesure que la caisse affine un modèle pérenne. L’enjeu est aussi sanitaire : un tiers des cancers les plus fréquents pourraient être évités par une meilleure alimentation.

Voilà pourquoi les 229 472 € n’ont pas été distribués en bons d’achat : on construit des leviers nouveaux, avec des associations compétentes déjà présentes sur le territoire. Les 350 Grenoblois-es aujourd’hui en sécurité alimentaire sont les pionnier·ères d’un modèle que la Ville espère voir essaimer. 

On ne combat pas le système alimentaire capitaliste avec trois radis et deux choux. Mais chaque panier acheté au tarif plein, chaque légume du marché d’Europole payé via la caisse, chaque décision du comité citoyen est une brique de plus dans un autre système alimentaire. Celui où manger bien ne serait plus un privilège mais bien un droit, autant qu’un acte social, démocratique et éthique.

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