Pourquoi la Ville de Grenoble abat-elle des arbres?

Abattre des arbres avant d’en replanter de nouveaux ? Une pratique qui, à première vue, semble contre productive, mais qui répond à des objectifs bien enracinés.

On va passer rapidement sur les fondamentaux parce qu’on a déjà tous eu l’info : le changement climatique arrive, il arrive vite et il va falloir pousser les curseurs de l’adaptation. 

Ça va passer notamment par une ville bien plus ombragée et dans laquelle la chaleur ne s’accumule pas. Pour ça, notre meilleur allié, ce sont les arbres. Non contents de rafraîchir les rues, ce sont des alliés de notre santé mentale et physique. 

Une personne en est particulièrement convaincue : Gilles Namur.

L’actuel adjoint au Cadre de vie, à la Biodiversité et aux Mobilités, a pris racine dans le sujet et impulse une direction claire : développer les arbres en ville. 

Ce qui nous amène à une question clé de cet article. Si notre stratégie, c’est d’avoir une gigantesque canopée urbaine, POURQUOI DIABLE COUPE-T-ON DES ARBRES ?

Le syndrome d’Idéfix à Grenoble

©Panini Uderzo, Albert

Le petit chien d’Obélix déteste quand son maître abat des arbres pour les lancer sur des centurions romains. Un gag récurrent dans les albums d’Astérix. Si récurrent qu’il a donné son nom au syndrome d’Idéfix, qui désigne la profonde tristesse que ressentent certaines personnes quand un arbre est abattu. Cette tristesse et cette incompréhension, on l’observe chez de nombreux habitant-es (et chez Gilles). Sauf que l’idée fixe de certain-es, c’est que la mairie abat des arbres pour rien. 

On a donc eu envie de revenir sur quelques cas emblématiques, pour expliquer ce qu’il s’est passé.

Les peupliers d’Italie de la rue Aimon de Chissé 

Le peuplier d’Italie est un arbre magnifique. En revanche, il n’est pas idéal en milieu urbain : 

  • Ses racines invasives attaquent rapidement routes et canalisations. 
  • Il est peu résistant aux épisodes de chaleur. 
  • Et, surtout, au bout de 50-60 ans, il se met à produire du bois mort. Sous forme de branches plus ou moins grosses, qui se décrochent à chaque coup de vent.

Sur la rue Aimon de Chissé, ces problèmes étaient renforcés par le fait que les peupliers avaient été plantés très proches les uns des autres. Or, il est conseillé de laisser environ 6 mètres d’écart entre ces arbres. Avec l’âge, ils produisaient de plus en plus de bois mort et nécessitaient des tailles régulières pour éviter les chutes de branches sur la rue et aux abords de l’école.

Et c’est là que commence un cercle vicieux : ces tailles de sécurité, indispensables, fragilisent à leur tour les arbres. Certains avaient atteint un état sanitaire très dégradé et n’avaient pratiquement plus de perspectives de développement. Ils étaient en fin de vie et, au fil des années, plusieurs avaient déjà dû être supprimés les uns après les autres.

Le renouvellement de cet alignement n’est donc pas une décision sortie du chapeau au moment des travaux. Il avait été envisagé plusieurs années auparavant par la Métropole. Mais plutôt que de tout couper d’un coup, le choix avait été fait, avec les habitants, de conserver ces arbres aussi longtemps que possible et d’attendre le réaménagement de la rue dans le cadre de Place(s) aux Enfants pour commencer leur remplacement.

Le renouvellement se fait progressivement : de nouveaux arbres sont plantés tandis qu’une partie des anciens peupliers est conservée, le temps que la nouvelle génération prenne le relais.  

Et même à ce moment-là, pas question de sortir la tronçonneuse pour tout l’alignement. Le renouvellement a été pensé par phases : seuls les arbres dont l’état justifiait le remplacement ont été abattus, plusieurs nouveaux arbres ont été plantés à leur place, tandis qu’une partie des vieux peupliers a été conservée. Ceux-ci seront remplacés progressivement, au fur et à mesure que les jeunes arbres prendront de l’ampleur.

« Notre objectif n’est évidemment pas de couper des arbres pour le plaisir d’en replanter. On a au contraire attendu autant que possible et choisi un remplacement progressif. Mais si l’on veut que cette rue soit ombragée demain, il faut aussi planter dès aujourd’hui les arbres qui feront cette ombre dans dix ou vingt ans. Conserver à tout prix des arbres en mauvais état sanitaire, qui ne se développent plus et nécessitent des interventions permanentes de sécurisation, ce serait finalement repousser le problème et retarder la constitution de la canopée dont nous aurons besoin demain », explique Gilles Namur.

Voilà comment un abattage raisonnable, prévu de longue date et réalisé au moment propice se transforme dans le discours de certains en un désastre écologique réalisé par pure idéologie. 

Les 4 arbres de la place de Metz 

Les quatre arbres présents sur l’ancienne place de Metz n’avaient pas vraiment bénéficié de conditions de vie idéales. La place était alors essentiellement un parking : sol très minéral, racines soumises au tassement et au passage des véhicules, risques de chocs sur les troncs… Certains arbres étaient même littéralement engoncés dans le bitume. Pas vraiment la recette idéale pour fabriquer de grands arbres en bonne santé.

Deux d’entre eux étaient particulièrement rachitiques, dans un état très dégradé et sans réelle perspective de développement. Ils ont donc été remplacés dans le cadre du réaménagement de la place. Les deux autres ont été conservés.

« Lorsqu’on réaménage entièrement une place, la question n’est pas seulement de savoir si un arbre peut encore tenir quelques années : il faut aussi préparer l’ombre dont nous aurons besoin dans 10, 20 ou 30 ans, explique Gilles Namur. Ici, nous avons conservé les deux arbres qui pouvaient l’être et remplacé les deux qui n’avaient plus de perspective de développement. Mais surtout, nous avons complètement changé d’échelle : 28 nouveaux arbres ont été plantés. La place en comptera donc 30 au total, dans de bien meilleures conditions pour grandir. L’objectif, ce n’est pas seulement d’avoir plus d’arbres aujourd’hui, c’est d’avoir de grands arbres et beaucoup d’ombre demain. »

La place réaménagée avec les 28 nouveaux arbres. Les quelques arbres qui n’ont pas résisté aux fortes chaleurs de cet été seront remplacés. 

C’est un peu la même histoire pour les arbres de la place Victor-Hugo, avec une difficulté supplémentaire : nous sommes ici sur l’une des places les plus fréquentées de Grenoble.

Les 12 vieux marronniers installés dans les banquettes étaient en mauvais état sanitaire. Chancres, cavités, structures fragilisées : certains présentaient notamment des charpentières qu’il fallait régulièrement tailler pour limiter le risque de rupture. Le problème, c’est que ces tailles sanitaires répétées permettaient de sécuriser temporairement les arbres, mais contribuaient aussi à les fragiliser davantage.

Leurs conditions de vie n’aidaient pas vraiment. Les racines plongeaient dans des banquettes en ciment, avec très peu de sol vivant disponible pour assurer leur alimentation et leur croissance. Bref, des arbres vieillissants et malades que l’on maintenait à force d’interventions, sans véritable perspective d’amélioration.

Et leur état n’a pas été décrété au doigt mouillé par quelques élus armés d’une tronçonneuse. Un diagnostic sanitaire avait été réalisé et communiqué. Après l’abattage, la Ville a même demandé au à un cabinet spécialisé d’examiner les coupes des troncs. Son expertise a confirmé les signes d’une activité fongique et, sur certains sujets, de plusieurs épisodes successifs d’attaques. Tous les arbres n’étaient pas atteints de la même manière et certains auraient sans doute pu vivre encore quelque temps. Mais sur une place fréquentée chaque jour par des milliers de personnes, la question de leur tenue mécanique ne pouvait pas être prise à la légère.

« Dans une forêt ou dans un grand parc, face à un vieil arbre malade, on peut parfois choisir de le conserver et d’éloigner simplement le public. Sur la place Victor-Hugo, ce n’est évidemment pas possible. Certains de ces marronniers étaient très fragilisés et surplombaient l’un des espaces les plus fréquentés de Grenoble. Les arbres sont essentiels à la ville que nous voulons construire, mais nous ne transigerons jamais avec la sécurité des habitantes et des habitants », explique Gilles Namur.

Et surtout, ces arbres n’ont pas disparu pour laisser place à une grande dalle minérale. C’est même exactement l’inverse.

Le réaménagement a permis de conserver et valoriser les structures arborées existantes, tout en renouvelant les sujets qui n’avaient plus d’avenir. Les 12 marronniers des banquettes ont été remplacés par 26 arbustes, arbres tiges et cépées d’essences variées, accompagnés de tapis de plantes vivaces. Au total, la place compte 8 arbres de plus qu’avant, avec des essences plus diversifiées et une canopée appelée à se développer.

Et puisque le problème venait aussi du sol, le projet s’est attaqué au problème… par la racine : près d’un demi-hectare a été désimperméabilisé, afin notamment de favoriser le cycle de l’eau, de réduire l’accumulation de chaleur et d’offrir de meilleures conditions au végétal.

L’enjeu n’était donc pas de choisir entre les vieux arbres et les nouveaux. Il était de savoir comment conserver une place très arborée, tout en préparant la génération suivante. Parce qu’une politique de l’arbre se juge aussi sur le temps long : préserver chaque fois que c’est possible, remplacer lorsque c’est nécessaire, et planter aujourd’hui les grands arbres qui feront l’ombre de demain..

 “Tous ces arbres-là, personne ne les abattrait en forêt ou dans un parc, on se contenterait de mettre un périmètre de sécurité. Mais sur la place la plus fréquentée de Grenoble, sur des avenues très empruntées, on ne peut pas se permettre de les laisser, la sécurité passe avant tout”, précise Gilles Namur. 

Les cerisiers à côté de la gare

On a entendu qu’ils auraient été coupés pour construire la Chronovélo, sacrifiés alors qu’ils venaient encore d’offrir une magnifique floraison rose. En réalité, ces cerisiers japonais étaient en fin de vie et en mauvais état sanitaire. Et c’est justement ce qui peut être trompeur : un cerisier japonais peut encore produire une floraison particulièrement spectaculaire alors même qu’il est très affaibli et arrive en fin de vie. C’était le cas ici.

Les platanes de Libération

C’est un cas un peu différent, et particulièrement cruel quand on aime les arbres.

De grands platanes apportaient depuis des décennies ombre et fraîcheur au cours de la Libération. Mais le chancre coloré y a été détecté : 19 platanes ont dû être abattus en 2017, puis 58 autres en novembre 2018. Cette maladie provoquée par un champignon s’attaque exclusivement aux platanes. Elle est incurable, extrêmement contagieuse et fait l’objet d’une lutte obligatoire. Lorsqu’un foyer est détecté, les arbres contaminés doivent être abattus et éliminés selon un protocole très strict pour éviter la propagation du champignon.

Et c’est là que les choses deviennent difficiles à comprendre lorsqu’on voit disparaître un bel alignement : la lutte contre le chancre coloré peut également imposer de supprimer des platanes situés autour d’un arbre contaminé, même lorsqu’ils paraissent encore parfaitement sains. En 2018, par exemple, seuls 5 platanes étaient diagnostiqués contaminés, mais 53 autres ont dû être abattus préventivement autour d’eux.

Autrement dit, dans ce cas, il ne s’agissait pas de préférer de jeunes arbres à de grands platanes. Face au chancre coloré, conserver un arbre contaminé met en danger les platanes qui l’entourent. C’est précisément pour cela que cette maladie fait l’objet d’une réglementation particulièrement stricte.

Une stratégie pour développer le nombre d’arbres en Ville, ça se construit donc sur des décennies et ça peut être semé d’embûches ! Dans un prochain article, on verra les techniques pour donner toutes les chances à un arbre de se développer et, surtout, la manière dont on s’adapte à l’évolution du climat.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *