Grenoble, c’était mieux avant (?)

En général, quand tonton commence par un nostalgique « Grenoble, c’était mieux avant », il complète son histoire par un « moi, quand j’étais gamin… ». Parce que, quand tonton dit qu’il regrette le Grenoble d’avant, il parle davantage de sa jeunesse que de sa ville. De ses 10, 15 ou 20 ans, et des moments associés aux copains, aux vacances, aux après-midi qui n’en finissaient pas, à l’insouciance, à cette époque où le plus gros problème de la journée était de savoir où retrouver les autres après le goûter et les devoirs. Ce n’est d’ailleurs pas propre à tonton et ça nous concerne aussi nous-même : il arrive qu’on confonde un peu vite la nostalgie d’une ville avec la nostalgie de notre propre jeunesse ou d’une période révolue. Alors, quand tonton sort ce fameux « c’était mieux avant », deux trucs à lui répondre.


1 – Non, tonton : tu ne regrettes pas grenoble de 1980, tu regrettes surtout tes 10 ans.

Il y a un biais assez amusant avec la nostalgie : on transforme assez facilement les souvenirs heureux de notre enfance en qualités objectives de l’époque. On se souvient des après-midi à vélo, des copains du quartier, des vacances qui semblaient durer trois mois, des grands-parents, des rues dans lesquelles on jouait, de cette impression que Grenoble était un terrain de jeu immense alors qu’on en avait encore exploré qu’un tout petit bout. 50 ans plus tard, ces mêmes rues sont devenues « bétonnées », le même parc est devenu « mal entretenu », et le trajet qu’on faisait à l’arrière de la voiture pendant que les parents s’engueulaient est devenu trop long à cause des bouchons.

Le problème, tonton, c’est que tu compare deux choses qui ne sont pas comparables : la ville où tu habitais enfant et la ville dans laquelle tu vis adulte. Et la mémoire n’est pas franchement connue pour être un huissier de justice impartial : elle transforme les souvenirs, efface ou estompe certains moments difficiles, préserve la trace des expériences positives. C’est ainsi que se construit le mythe de l’Âge d’or, autrement dit du « c’était mieux avant ». Si on veut parler technique, on peut évoquer ce que les psychologues appellent la « rétrospection rosée » ou la « rétrospection idyllique », soit la tendance de notre cerveau à se souvenir du passé de manière plus positive que le réel. Et si on veut être encore beaucoup plus technique, alors on peut aller lire le très complexe (et en anglais) article de Mitchell, Thompson, Peterson et Cronk « Temporal Adjustements in the Evaluation of Events : The « Rosy View », publié dans le très très très sérieux Journal of Experimental Social Psychology.

Mais à ce moment, vous avez déjà perdu tonton.

2- oui grenoble change et a changé, mais une ville qui ne change pas, c’est une ville qui refuse de s’adapter.

A part pour les Mêmes Grenoblois, Grenoble n’est pas parfaite et ne le sera jamais. Certains aménagements peuvent être discutés, certains travaux sont pénibles, certains quartiers ont perdu des commerces, certaines transformations ont modifié des habitudes auxquelles les habitants étaient attachés. Aujourd’hui, on vient en centre-ville à vélo profiter des terrasses quand hier on venait y acheter son journal avec sa R5 diesel qu’on garait au milieu de la place Grenette en triple file. Aujourd’hui, on roule à 30km/h et plus à 60 ; les vélos ont leur place sur les routes et ne roulent plus au milieu des voitures ; le centre-ville est un espace piéton et plus un parking ; on plante des arbres ; on (ré)imagine des accès à l’eau qu’ont connu les générations d’avant…


Les villes s’adaptent continuellement à des enjeux nouveaux qui, forcément, évoluent générations après génération. En 2026, Grenoble doit répondre à des problèmes qui n’étaient pas les mêmes à l’époque où les cantines scolaires servaient du vin rouge à table. Le climat se réchauffe, les épisodes de chaleur deviennent plus problématiques, les déplacements évoluent, les logements s’adaptent à de nouvelles contraintes… On ne peut pas remettre Grenoble dans l’état où elle était en 1985 et considérer le problème comme réglé. D’ailleurs, si on pousse le raisonnement jusqu’au bout, alors il faudrait accepter tout le package : les voitures partout, le simple vitrage, les dalles de béton en pied d’immeuble… et tant qu’à faire, ressortir le téléphone à cadran et le minitel.

Mais tonton a en partie raison : Grenoble était différente avant. Certains de ses souvenirs sont probablement magnifiques. Et c’est pareil pour nous. Mais s’il souhaite vraiment retrouver la Grenoble de son enfance, il risque surtout de découvrir quelque chose d’assez cruel : c’est que Grenoble sera mieux demain.

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