Les Rencontres Ciné Montagne sont une institution dans une ville bercée par sa culture montagnarde. Mais les barrières qui freinent l’accès aux cimes sont encore là. Et si on déconstruisait le mythe du “grelou” et qu’on questionnait notre approche de la montagne ?
C’est le rendez-vous des polaires molletonnées Patagonia. Des mousquetons accrochés au sac à dos. Des grands échalas qui s’échangent les bons tuyaux pour trouver LA chaussure de trail. Les Rencontres Ciné Montagne se déroulent au Palais des sports de Grenoble, du mardi 13 au samedi 17 octobre. Elles sont une occasion unique d’observer, dans son milieu naturel, une espèce locale endémique : le Grelou.

Qu’il trimballe ses skis à vélo le samedi, gravisse le Néron entre midi et deux ou fasse un fichier excel à 12 entrées pour comparer le dernier modèle de bâton télescopique, le Grelou vit pour le sport, tout particulièrement celui qui se pratique en montagne. L’expression, courante dans nos contrées, est née au croisement des termes Grenoblois et “relou”. Elle se moque gentiment de ces habitant-es envahi-es par leur passion.
Mais attention. Tous les Grenoblois-es ne sont pas Grelou-es.
Et, surtout, tous les Grenoblois-es ne sont pas montagnard-es.
C’est le sujet qu’on va aborder dans cet article, pour rebattre certains clichés et se demander ce qui se joue quand on promeut la montagne.
Déjà,Est-ce qu’il faut promouvoir la montagne ?
C’est peut-être la première question qu’il faut se poser. Pour le faire, on va vous présenter quelqu’un.
Inès Ajmi, conseillère municipale déléguée à la montagne, fait partie de ces passionnés qui n’hésitent pas à mettre un réveil à 6h du matin un dimanche pour gravir les sommets : “La montagne, c’est un endroit où je me ressource, qui me recharge. Quand je vois cette immensité, je me sens petite, c’est un échappatoire.”
Pour la conseillère municipale, les bonheurs et les bienfaits associés à la montagne sont si grands qu’il faut bien évidemment donner à tous la chance de les connaître : “C’est un luxe d’être là-haut ! Mais c’est un luxe qu’on peut s’offrir. Nous voulons montrer aux Grenoblois-es, et plus particulièrement aux jeunes, que la montagne n’est pas inaccessible.”
D’autant plus que la montagne peut être un refuge. De la société de consommation comme d’un monde de plus en plus organisé autour du numérique. Partir randonner en montagne, c’est souvent profiter d’une journée un peu hors du temps, sans coût d’entrée et avec un téléphone qui, à part pour vérifier le tracé et pour des pauses photos pour immortaliser le paysage, restera au fond de votre poche.
Un droit à l’évasion
Le droit à la montagne est donc “un droit à l’évasion” auquel chacun devrait pouvoir avoir accès, au même titre que le droit aux vacances, combat historique de la gauche. La Ville de Grenoble porte cette idée depuis de nombreuses années. Chaque année, elle emmène près de 400 jeunes en montagne dans le cadre du (bien nommé) programme Jeunes en Montagne. Et le sujet continue d’être fortement porté dans ce nouveau mandat.

Maintenant qu’on a posé clairement pourquoi on promouvait la montagne, rappelons une évidence : tout le monde n’a pas d’appétence pour les sommets.
Certains n’ont aucune envie de slalomer entre les sapins, cracher leurs poumons dans une montée trop raide ou enfiler des chaussons d’escalade trop serrées. D’autres ne tirent pas de joie particulière à l’idée d’apercevoir une marmotte, de respirer de l’air pur ou de manger un sandwich devant une vue sublime.
Mais depuis Bourdieu, on sait que les goûts et les dégoûts sont des signaux sociaux. Et on va regarder celui qu’envoie la montagne.
La montagne, marqueur social
Le tout premier club alpin est fondé par l’aristocratie anglaise. Au sein de l’Alpine Club, on promeut des valeurs d’aventure, d’exploration et de conquête. La montagne est par ailleurs réservée à ceux qui ont les moyens de faire le voyage, et de s’offrir matériel coûteux et guides.
Près de deux siècles plus tard, la montagne reste un sport de distinction sociale. En 2020, 48 % des randonneur-ses en montagne ont un diplôme de l’enseignement supérieur, contre 29 % de la population.
La recherche sociologique décrit les mécanismes de domination qui l’expliquent en partie. On pense notamment à cette étude, menée autour de refuges. Elle décrit ces espaces comme des lieux dans lesquels les pratiques “légitimes” de la montagne (effort sportif, contemplation…) sont façonnées par les classes moyennes supérieures.
Consciemment ou non, elles invisibilisent d’autres façons de vivre la montagne, et contribuent à créer de la distance.
Découvrir avant d’apprendre les codes
Il faut donc, pour promouvoir le droit à la montagne, aller chercher les grenoblois-es, là où ils sont. Et cela passe parfois par le fait de s’adapter aux jeunes : “Nous devons leur proposer des sorties où ils et elles restent eux-mêmes, avance Inès Ajmi. Il ne faut pas les dégoûter dès la première sortie ! C’est leur moment. Une fois qu’ils-elles auront respiré, rigolé, vécu une première expérience, ils-elles auront envie de repartir. Et c’est à partir de ce moment là qu’on pourra leur apprendre les règles de la montagne”

En résumé : il faut d’abord faire découvrir le bonheur d’être en montagne, avant d’attendre des nouveaux et nouvelles montagnard-es qu’ils aient tout compris des règles du milieu.
Et bonne nouvelle : cette découverte de la montagne peut (aussi) avoir lieu au cinéma !
Un ciné pour découvrir la montagne
En plus de permettre aux grelou-es de se réunir, l’enjeu des Rencontres Ciné Montagne est là : rapprocher la montagne des habitantes et des habitants de Grenoble.
Et pour que cette politique soit encore plus efficace, une tarification sociale a été mise en place pour les billets.
Reste à agir sur les barrières sociales et culturelles et, là encore, ces Rencontres Ciné Montagne a un rôle important à jouer. “Les films qui seront projetés du 13 au 17 montrent une montagne accessible, une montagne qui ressemble à la société dans toute sa diversité”, se réjouit Inès Ajmi. Cette année, la sélection met en avant une grande diversité de pratiques : du canoë, à la cascade de glace, en passant par l’escalade et la randonnée, mais aussi bien d’autres façons de vivre et d’explorer la montagne, qui font la part belle à l’amitié et à la solidarité. Avec des films, des stands, des rencontres…
Surtout, elle met en lumière une grande diversité de personnes et de parcours. Autant de raisons de se rendre au Palais des sports lors des Rencontres Ciné Montagne cette semaine et, surtout, de se sentir légitime à s’aventurer en montagne.


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